Avez-vous déjà glissé un tampon dans votre manche pour aller aux toilettes au travail ? Avez-vous déjà ressenti une pointe d’embarras lorsqu’un emballage de serviette a fait du bruit dans des toilettes publiques ? Si la réponse est oui, ce sentiment n’a rien de naturel. Comprendre l’histoire tabou menstruel, c’est réaliser que la honte de saigner est le fruit de plusieurs milliers d’années de croyances et de silences imposés.
Pour comprendre pourquoi le sang des règles est encore si difficile à évoquer sereinement aujourd’hui, il faut plonger dans une histoire édifiante où le grotesque dispute l’absurde.
1. L’Antiquité : l’histoire du tabou menstruel et des superstitions
Dès l’Antiquité, le corps féminin fascine autant qu’il effraie. Incapables d’expliquer la biologie du cycle menstruel, les penseurs et érudits de l’époque ont comblé leur ignorance par de la paranoïa collective.
Le cas le plus célèbre est celui de Pline l’Ancien, écrivain et naturaliste romain du Iᵉʳ siècle. Dans son encyclopédie Histoire Naturelle (Livre XXVIII), il dresse un portrait proprement hallucinant de la femme menstruée. Selon lui, le simple contact ou la présence d’une femme ayant ses règles pouvait :
- Aigrir le vin et faire tourner le lait ;
- Faire rouiller le fer et émousser la lame des rasoirs ;
- Tuer les germes des plantes et faire tomber les fruits des arbres ;
- Démagnétiser l’aimant ;
- Rendre les chiens enragés s’ils léchaient ce sang ;
- Éteindre l’éclair et détourner les tempêtes.
À cette époque, le sang menstruel n’était pas perçu comme une simple fonction biologique, mais comme une puissance occulte et destructrice.
2. Les grandes religions : la codification de « l’impureté » dans l’histoire
Au fil des siècles, ce qui relevait de la superstition populaire a été codifié et institutionnalisé par les textes religieux, faisant passer le sang menstruel du domaine du mystérieux à celui du souillé.
- Dans le texte biblique (Lévitique 15, 19-30) : La femme en période de menstruations est déclarée « impure » pendant sept jours. Tout ce sur quoi elle s’assoit ou se couche devient impur, et quiconque la touche doit laver ses vêtements et se baigner pour se purifier.
- Dans les traditions islamiques : Durant les menstrues, la femme est dispensée (et interdite) d’accomplir la prière rituelle (salat) ou le jeûne du Ramadan, le sang étant considéré comme une souillure rituelle.
- Dans l’hindouisme : La tradition de l’isolement a donné lieu à des pratiques extrêmes comme le Chhaupadi au Népal (pourtant interdit par la loi), où les femmes sont bannies de la maison familiale pendant leurs règles et contraintes de dormir dans des cabanes rudimentaires et insalubres.
Le message insufflé à travers les générations est resté le même : ton sang te rend impropre au sacré et à la communauté.
3. Le Moyen Âge : diabolisation et construction du tabou menstruel
Au Moyen Âge européen, la médecine médiévale et la théologie s’allient pour renforcer le tabou. Le sang des règles devient le symbole de la punition d’Ève et du péché originel dans l’histoire du tabou menstruel.
Les croyances de l’époque atteignent des sommets d’absurdité :
- La théorie des enfants monstrueux : Des théologiens et médecins affirmaient qu’un enfant conçu pendant les règles naîtrait lépreux, roux, contrefait ou possédé par le démon (une idée soutenue dès le IVᵉ siècle par Saint Jérôme et largement reprise au Moyen Âge).
- Le regard toxique : Des érudits comme Albert le Grand ou Nicole Oresme écrivaient très sérieusement sur le fait qu’une femme menstruée, par le simple fait de regarder un miroir en métal neuf, pouvait le ternir durablement en raison de « vapeurs toxiques » s’échappant de ses yeux. On craignait même qu’elle puisse empoisonner un nourrisson au berceau juste en le regardant !
4. Le XIXᵉ siècle : la médecine face à l’histoire du tabou menstruel
Avec l’avènement de la médecine moderne au XIXᵉ siècle, on aurait pu espérer un retour à la raison. Il n’en fut rien. La médecine a simplement troqué le vocabulaire religieux pour un jargon scientifique tout aussi stigmatisant.
Les règles sont alors qualifiées de « maladie mensuelle ». Les médecins décrètent que durant cette période, les femmes sont intellectuellement diminuées, émotionnellement instables et incapables de prendre des décisions rationnelles. C’est l’argument idéal pour leur refuser l’accès aux études supérieures, au droit de vote ou aux responsabilités politiques.
L’absurde expérience de la « Menotoxine » (1924)
Croit-on ces théories rangées au placard au XXᵉ siècle ? Pas du tout. En 1924, le médecin pédiatre Béla Schick invente le concept de « menotoxine ». Il affirme qu’un bouquet de fleurs flétrit plus vite s’il est tenu par une femme qui a ses règles, prétendant ainsi avoir prouvé l’existence d’une toxine sécrétée par la sueur menstruelle. Cette théorie pseudo-scientifique a fait l’objet d’articles et de débats dans des revues médicales jusqu’en… 1970 !
5. Le XXᵉ siècle et la culture du secret : l’illusion du liquide bleu
À mesure que le XXᵉ siècle avance, les protections périodiques industrielles apparaissent. C’est une avancée majeure pour la mobilité des femmes, mais elle s’accompagne d’un nouveau mot d’ordre : l’invisibilité.
Il ne s’agit plus de dire que la femme est dangereuse, mais qu’elle doit être discrète, fraîche et inodore.
Ce tabou du visible s’est incarné à la télévision à travers la célèbre publicité pour serviettes périodiques : pendant plus de 40 ans, le sang y a été remplacé par un liquide bleu synthétique. On montrait la science, l’absorption, la fraîcheur… mais jamais la réalité biologique. Il aura fallu attendre 2011 pour qu’une marque ose diffuser la toute première publicité au monde montrant un liquide rouge.
6. Et aujourd’hui ? Les conséquences de l’histoire du tabou menstruel
On pourrait penser que tout cela appartient au passé. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes et prouvent que des siècles de conditionnement ne disparaissent pas en quelques années :
- 51 % des femmes déclarent avoir déjà ressenti de la honte par rapport à leurs règles.
- 1 femme sur 3 cache encore systématiquement ses protections dans sa poche ou sa manche pour aller aux toilettes sur son lieu de travail.
- 7 à 10 ans : c’est le délai moyen nécessaire en France pour diagnostiquer l’endométriose, en grande partie parce que la douleur menstruelle a été historiquement minimisée ou taboue.
- Précarité et isolement : Selon plusieurs enquêtes sur la santé et la précarité menstruelle, des milliers de femmes manquent encore d’accès aux protections de base ou subissent des exclusions sociétales dans plus de 20 pays.
Lorsque l’on apprend aux jeunes filles à cacher leurs protections et à taire leurs douleurs, les conséquences sont directes : précarité menstruelle, retard de prise en charge médicale, absentéisme scolaire et sentiment de culpabilité.
Déconstruire l’histoire du tabou menstruel par l’éducation
Le sang des règles n’a jamais été toxique. Il n’a jamais fait faner les fleurs, rouiller le fer ou tourner le lait. Il est simplement le signe d’un corps en santé, d’une mécanique hormonale fascinante et de la vie qui s’organise.
Ce qui était « impur », ce n’était pas le corps des femmes : c’était le regard que la société posait sur lui.
Aujourd’hui, les lignes bougent. Les paroles se libèrent, les tabous tombent et les consciences s’éveillent. Mais pour que cette transformation soit durable, nous devons remplacer l’ignorance par la connaissance, et la honte par la pédagogie.
L’éducation menstruelle concerne tout le monde. Parlons-en 💜
Et toi, connaissais-tu ces anecdotes historiques sur les règles ? Quelle est la croyance ou le tabou qui t’as le plus surpris(e) ? Dis-le-moi en commentaire, j’ai hâte d’en discuter avec toi!